La culture toujours dans le flou

Quelques mois après l’annonce de la suppression de 4 millions d’euros de subventions de la Région, les acteurs lyonnais de la culture peinent à se réorganiser. Entre licenciements et doutes concernant l’annulation des prochaines saisons, certains ont encore du mal à digérer la nouvelle. Une enquête de Julia Blachon avec Maxence Depienne, illustrée par Guillaume Long.

Quelque 142 organismes culturels sur 313 ont subi des coupes de subventions de la Région depuis le mois d’avril. Laurent Wauquiez, président de la Région Auvergne-Rhône-Alpes, justifie sa décision, dans un communiqué de presse, par la volonté politique de « régionaliser la culture et de la diffuser sur l’ensemble des territoires ». La Région se donne ainsi comme cap un maillage territorial des organisations culturelles, avec pour objectif affiché une décentralisation régionale et un meilleur accès aux événements pour les ruraux. « Nous assumons une orientation, clairement présentée lors des dernières élections, qui réoriente les engagements sur l’ensemble du territoire régional et pas seulement les métropoles », ajoute Sophie Rotkopf, la vice-présidente de la Région chargée de la culture.

Bien que la mise en place concrète de cette décentralisation régionale reste pour l’instant du domaine de la promesse politique, on connaît déjà quelques projets que le président de Région souhaite déployer. En premier lieu, un plan de solidarité pour les festivals touchés par la crise du Covid-19, considérés comme des facteurs de diffusion artistique en milieu rural. L’exécutif régional indique en effet qu’un effort de solidarité doit être demandé aux structures culturelles les plus solides pour venir en aide aux plus fragiles. Un argument qui n’a pas tardé à faire pâlir les directeurs des « grosses » structures culturelles. « Un des arguments de la Région pour répartir sur le territoire la subvention publique est de créer un fonds d’urgence pour les plus petites structures culturelles qui auraient souffert pendant la pandémie : c’est déroutant car, lors de la crise sanitaire, nous, les grosses structures, sommes déjà venus en aide aux petites », s’est agacé Joris Mathieu, directeur du Théâtre Nouvelle Génération (TNG), lors d’une manifestation contre la coupe des subventions. « Voilà comment on nous remercie. »

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Un rayonnement culturel régional

Laurent Wauquiez souhaite allouer son budget culture à la création de nouvelles structures sur des sites moins attrayants que la métropole lyonnaise, afin de créer un nouveau « rayonnement régional ». C’est notamment le cas avec le grand centre muséographique et historique de la civilisation gauloise, sur les sites arvernes du plateau de Gergovie dans le Puy-de-Dôme. Repris tous azimuts, l’argument du « rayonnement culturel » désigne tour à tour l’influence géographique de certaines institutions culturelles, leur accessibilité pour les ruraux et leur capacité à faire vivre les microcosmes artistiques locaux. Il semble alors que le président de Région aspire à développer un pôle culturel en Auvergne afin d’attirer un nouveau public à l’échelle nationale et internationale comme peut le faire la ville de Lyon.

Quelques autres projets culturels ont été annoncés ou engagés par la Région. Parmi eux, il est question de la restauration du Musée des tissus et des arts décoratifs à Lyon, sujet de crispations entre Laurent Wauquiez (se présentant comme le défenseur du patrimoine tisserand lyonnais) et une municipalité écologiste refusant d’investir dans le projet malgré les demandes du président de Région. D’autre part, la volonté de Laurent Wauquiez de combattre une « centralisation décentralisée » d’un point de vue culturel se heurte à une administration régionale dont les institutions décisionnaires sont condensées à Lyon. À travers l’ouverture de la Halle aux blés à Clermont-Ferrand et le développement annoncé du musée du Mont-Mouchet en Haute-Loire, l’ancien maire du Puy-en-Velay semble décidément très attaché à sa région d’enfance et au patrimoine auvergnat, vraisemblablement au détriment des structures lyonnaises et métropolitaines dont il s’apprête à limiter les subventions.

Mais là encore, en entendant ses arguments, certaines institutions culturelles crient à l’injustice et marquent leur incompréhension. Beaucoup d’entre elles rayonnent à l’échelle régionale et pas seulement sur la métropole de Lyon. Pierre Martinez, directeur de la Maison de la danse, affirme ainsi mener « de très grosses actions de décentralisation, en particulier avec des étudiants et des lycéens, des actions socioculturelles et éducatives sur l’ensemble de la Région ».

Un argument partagé par Léa Danilewski, responsable de la communication de la Villa Gillet, qui a perdu l’intégralité de ses subventions : « Nous travaillons avec 1.200 lycéens des académies de Lyon, Grenoble et Clermont. Nous œuvrons avec des partenaires de l’ensemble de la région, sur des territoires qui sont à la fois des métropoles, de la région et de la ville. À la suite du festival international de littérature (qui s’est tenu le 22 mai 2022, NDLR), que nous avons maintenu malgré la coupe des subventions, nous avons envoyé une lettre à la Région pour leur prouver notre réussite et notre rayonnement à l’échelle régionale. Nous attendons toujours une réponse de leurs part. »

Licenciements et suppressions de poste

En attendant de pouvoir s’entretenir avec la Région, les institutions culturelles demeurent dans l’incertitude. Cédric Martin, directeur de la Biennale d’art contemporain, ne sait toujours pas s’il pourra organiser l’édition 2023 : « Nous n’avons eu encore aucune indication sur les désirs de la Région à pérenniser ou non leurs décisions, et ce, malgré nos nombreuses demandes. » La saison 2022 de la Biennale d’art contemporain est d’ailleurs marquée par un déficit budgétaire à hauteur de 250.000 euros, « c’est-à-dire ce que nous a coupé la Région ». Même combat du côté de la Villa Gillet : « Pour l’instant, nous continuons à travailler, mais nous sommes dans l’attente, dans le doute quant au financement de la Région pour l’année prochaine. Nous ne sommes pas en mesure de nous réorganiser si nous ne pouvons communiquer avec eux. »

Du côté de la MAPRAA, la Maison des arts plastiques et visuels en Auvergne-Rhône-Alpes, le licenciement d’un ou deux employés devient une obligation pour continuer à subsister. Pour Roselyne Erutti, secrétaire du bureau de la MAPRAA et plasticienne, et Alain Lovato, directeur, ces licenciements sont un « véritable désastre, à la fois pour l’art et pour ces familles qui perdent tout. Déjà que le monde des arts plastiques est un milieu précaire… » Alain Lovato a particulièrement mal vécu que Sophie Rotkopf reproche, dans un entretien à Lyon Capitale, à sa structure de faire « la même chose » que l’association AC//RA qui, elle, y parviendrait avec « moins d’argent ».

Pour Roselyne Erutti, il y a, dans ces paroles, une méconnaissance de leur structure : « Nous ne faisons pas du tout la même chose que l’AC//RA ; nous sommes complémentaires. Eux, ils communiquent autour de l’actualité de l’art contemporain en Auvergne-Rhône-Alpes, alors que nous parlons des artistes et les faisons connaître. » Pour le moment, ils attendent un rendez-vous prévu avec la Région à la fin de la semaine prochaine, avant de pouvoir se projeter davantage, même si le doute persiste. « Cela fait plus de trois semaines que nous avons ce rendez-vous mais nous ne savons toujours pas avec qui nous allons nous entretenir, Sophie Rotkopf ou son adjointe », déplore Roselyne Erutti, un brin d’agacement dans la voix. Une autre injustice à noter selon Alain Lovato : sur l’intégralité du budget culture de la Région, celle-ci privilégie les arts vivants, dont les théâtres et les festivals, au détriment des arts plastiques. « Nous sommes un peu les grands oubliés. Et c’est pareil dans la presse, plus personne ne parle de nous. »

Alors que Nathalie Perrin-Gilbert, l’adjointe au maire de Lyon en charge de la culture, avait adressé fin mai un courrier à la préfecture pour exprimer son mécontentement envers la décision de la Région, elle a annoncé avoir reçu une réponse soulignant « la légalité de la coupe des subventions » : « J’ai reçu hier une réponse de monsieur le préfet me disant qu’à son sens, le vote en commission permanente était légal », a-t-elle déclaré lors du conseil municipal. « Vous connaissez ma ténacité, je ne suis pas convaincue par la réponse. » Elle affirme dès lors ne pas vouloir en rester là et souligne que, désormais, « plusieurs voies sont possibles, la voie du dialogue, la voie légale » et « la voie de la manifestation ».

Pour rappel, d’après un rapport de l’INSEE, le budget culture de la Région Auvergne-Rhône-Alpes par habitant est le deuxième plus faible de France, soit 8,60 euros par habitant, juste après l’Île-de-France (8,35 euros). La région parisienne bénéficie cependant d’un soutien massif du ministère de la Culture : L’Express avait calculé qu’en 2019 l’État dépensait 139 euros par habitant d’Île-de-France, soit 9 fois plus que pour les habitants des autres régions et près de la moitié du budget culturel de l’État. Un déséquilibre que la région Auvergne-Rhône-Alpes comble moins que toutes les autres.

 

 

Julia Blachon et Maxence Depienne

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