L’ennemi intérieur, les troublantes révélations de l’affaire UBS

Pourquoi Nicolas Forissier, le lanceur d’alerte qui aura rapporté le plus à la France, et dont la parfaite probité a été reconnue par la Justice, n’a toujours reçu aucun remerciement officiel de la République ? Peut-être parce que son combat pour dévoiler la plus grosse affaire d’évasion fiscale du siècle a croisé trop de secrets… Il les raconte sous la plume de Raphaël Ruffier-Fossoul dans L’ennemi intérieur, paru chez Fayard. L’Arrière-Cour vous invite jeudi 19 mai à 19h à la librairie Raconte-moi La Terre (14 rue du plat, Lyon 2e), à rencontrer le lanceur d’alerte Nicolas Forissier et de revenir avec lui sur une affaire qui a défrayé la chronique ces dix dernières années, mais dont les véritables ressorts sont enfin dévoilés, au point d’en faire un incroyable polar.

« Vous vous croyez tout-puissants, mais moi, vous ne me faites pas peur. Je lutte au quotidien contre beaucoup plus puissant que vous. » Pendant des années, Nicolas Forissier n’avait pas parlé de sa maladie à ses employeurs. Mais en 2009, lorsque la pression exercée sur lui est devenue trop intense, cette réplique un peu bravache lui a échappé. Depuis l’adolescence, il se débat avec une dégénérescence qui, il le sait, finira par lui être fatale. À 23 ans, on lui a annoncé qu’il ne lui restait que quelques mois à vivre. Il a compris depuis que les médecins ne sont pas infaillibles. Et qu’il ne faut jamais désespérer des progrès de la recherche. Mais la maladie provoque d’atroces souffrances qu’il affronte vaillamment, sans jamais se plaindre. Il se fait au contraire un devoir de mener à bien ses missions sans qu’aucun de ses collègues ne soupçonne le combat intime qu’il mène au quotidien. En 2009, c’est sous le coup de la colère qu’il a fini par l’évoquer. Colère contre la direction d’UBS, numéro un mondial de la gestion de fortune, qu’il accuse d’avoir voulu le faire taire à coup d’intimidations ou de généreux bonus. Colère que l’on mette en doute les dérives qu’il a consignées dans ses rapports et qui constituent la plus grande évasion fiscale du siècle. 

Auditeur interne d’UBS, Nicolas Forissier avait compris depuis longtemps que la banque suisse avait pu accueillir en son sein toutes sortes de clients infréquentables. Ses missions d’audit avaient mis à jour des comptes de trafiquants russes,  des escrocs en tout genre, des personnalités en lien avec les grandes affaires politico-financières des années 1990 ou 2000… et même un compte relié  au terrorisme international. Au moins, toutes ces années, avait-il eu le sentiment de bénéficier du soutien de sa direction pour opérer le grand nettoyage.

Nicolas Forissier avait bien compris que certains collègues le regardaient de travers lorsqu’il faisait fermer des comptes contenant des millions d’euros. Mais sa hiérarchie le félicitait officiellement et lui apportait même son soutien lorsque des clients éconduits se montraient menaçants. Il bénéficiait même de la protection des services de renseignement français, depuis qu’un de leurs agents, « Nicefor », lui avait annoncé avoir déjoué une tentative d’assassinat à son encontre, en lien avec les services anglais, une société de location de yachts de luxe sur la côte d’azur et un financeur d’Al-Qaida…

UBS ciblait les vedettes de la TV, de la politique et du sport

Sur ce dossier, quand Nicolas Forissier avait envoyé son audit à sa direction suisse, elle avait fermé les comptes incriminés sans hésiter. Depuis, il travaillait main dans la main avec les Renseignements Généraux et avec Tracfin, pour exclure de l’établissement financier tous ces comptes qui n’auraient jamais dû y entrer. Nicolas Forissier n’était pas dupe d’un certain double-jeu d’une partie de ses collègues ; pour que de tels comptes aient pu passer entre les mailles du filet, beaucoup de procédures de contrôle n’avaient pas été respectées, mais au moins, une fois les irrégularités dévoilées, sa direction le soutenait sans faillir. Il avait même enchaîné les primes et les promotions, pour avoir épargné à UBS de lourdes sanctions des autorités de tutelle. 

La première véritable alerte arrive en 2005, lorsqu’il met au jour un service dédié au démarchage des vedettes du sport et de la télévision. En soi, il paraissait normal que la banque s’intéresse à cette clientèle. Mais qu’elle leur propose des comptes en Suisse en violation des règles interdisant ce type de démarchage ? La liste des people des années 2000 figurant dans les listings de prospects d’UBS fera le bonheur de la presse d’investigation et au-delà, quand l’affaire finira par éclater à partir de 2012 : des politiques, des journalistes, des sportifs, avec une attraction particulière pour les footballeurs. Cette fois, son rapport d’audit fait clairement tousser en haut lieu. Pour la première fois, son grand patron lui signifie qu’il « fait chier » avec ses contrôles. Il est même à deux doigts de prendre la porte, mais sa direction se ravise. Cela ne l’a pas dissuadé de continuer à chercher…

Comme souvent, quand on pose les bonnes questions, on finit par obtenir des réponses. Nicolas Forissier a ainsi découvert l’existence d’une comptabilité occulte, baptisée « les carnets du lait », organisant un système de primes pour les banquiers français d’UBS lorsqu’ils parvenaient à convaincre leurs clients d’ouvrir des comptes en Suisse. Cette fois, ses rapports d’audit restent lettre morte. Il comprend qu’il a possiblement mis le doigt sur le cœur du réacteur. Juste pour la France, il calcule que 10 milliards d’euros sont ainsi passés en Suisse en quelques années. Mais au même moment, l’on découvre des systèmes équivalents partout dans le monde. Au même moment, surtout, il perd le soutien des services de renseignement français. Nous sommes en 2007, dans le sillage de la victoire de Nicolas Sarkozy à la présidentielle, Bernard Squarcini prend la tête du renseignement français et l’agent qui « protégeait » Nicolas Forissier cesse toute communication avec lui. Concomitamment, de curieux actes d’intimidation se multiplient contre lui.

Un des tout premiers lanceurs d’alerte reconnus comme tel par la justice française

Ce ne sera que 5 ans plus tard qu’il apprendra qu’il a effectivement fait l’objet de mesures de surveillance de la part des services français, qui se seraient donc retournés contre lui. Parce qu’il était tombé sur de curieux montages dans les comptes d’une des clientes de la banque, une certaine Liliane Bettencourt ? Vingt millions d’euros auraient ainsi disparu, à la suite d’une opération s’apparentant à du « blanchiment à l’envers ». Au profit de qui ? Sans avoir toutes les réponses, Nicolas Forissier devient alors l’un des tout premiers lanceurs d’alerte reconnus comme tel par la justice française.

Aidés par quelques autres collaborateurs d’UBS, qui refusaient autant que lui d’être associés à des opérations irrégulières, il a d’abord tenté de faire exploser l’affaire en interne, pour forcer la banque à y mettre un terme. Cela lui a valu d’être licencié. Il a alors saisi les autorités de tutelle, enclenchant la procédure judiciaire qui, 12 ans plus tard, aboutira sur l’une de plus fortes amendes jamais infligées par la justice française. Quelque 4,5 milliards d’euros en première instance, ramenés à 1,8 milliard en décembre 2021 par la Cour d’appel de Paris. Contactée, la direction d’UBS nous a répondu que la banque « ne souhaite pas s’exprimer à ce sujet ». L’affaire est encore en Cassation, d’autres procédures sont toujours en cours et la banque reste présumée innocente. Pendant 15 ans, Nicolas Forissier a cependant été d’une parfaite constance dans ses affirmations et ses adversaires se sont demandé où il puisait la force de tenir face à une telle pression. Ils ne se doutaient pas que Nicolas Forissier avait fait de sa maladie sa force. Toutes ces années, le véritable secret de sa résilience aura été son ennemi intérieur. 

Raphaël Ruffier-Fossoul

 

Les extraits suivants sont tirés de L’ennemi intérieur, le livre de Nicolas Forissier, avec Raphaël Ruffier-Fossoul. L’Arrière-Cour remercie les éditions Fayard pour leur aimable autorisation.

« Dans le milieu bancaire, UBS avait une réputation « rouge », pour ne pas dire « noire » »

« J’ai mis un peu de temps à comprendre la véritable raison de mon recrutement chez UBS France. Je me souviens encore de la date, elle est plutôt facile à retenir : le 10 septembre 2001. Si la chute du mur de Berlin a marqué la fin du XXe siècle, les deux avions s’encastrant dans le World Trade Center ont dramatiquement lancé le XXIe. 

Débarquer chez UBS, pour moi, à 32 ans, c’était déjà une forme de consécration : la première banque mondiale de gestion de patrimoine, le sacro-saint cœur de la finance. J’en étais très fier. Évidemment, mon deuxième jour dans la boîte, c’était un peu la panique. On entrait dans une nouvelle séquence de l’Histoire et la suite était difficile à prévoir. (…)

Dans le milieu bancaire, UBS avait une réputation « rouge », pour ne pas dire « noire », mais je n’ai pas été le seul à l’époque à croire sincèrement qu’elle souhaitait passer au vert. J’ai pensé naïvement qu’elle n’avait pas le choix. Et la Suisse non plus. C’est un pays qui dépend totalement de ses deux grandes banques, UBS et le Crédit suisse. Sans elles, les Suisses se retrouveraient avec un PIB par habitant digne d’un pays pauvre ! Les avoirs privés sous gestion d’UBS représentent à eux seuls trois fois le PIB du pays. Avec ceux des autres banques suisses, on arrive pratiquement à dix fois le PIB… Les Suisses auront beau produire des chocolats et des montres, ce n’est pas ça qui va les maintenir à flot. Si la France avait eu du courage politique, elle aurait dit : on arrête de vous subventionner avec l’évasion fiscale, l’argent de nos campagnes électorales et nos fonds secrets… Bon, ça ne s’est pas passé tout à fait comme ça… »

« Cela a commencé comme la note de pressing qui causa la perte d’Al Capone »

« Cela a commencé comme la note de pressing qui causa la perte d’Al Capone dans le film Les Incorruptibles. Comme quoi la réalité a autant d’imagination que la fiction. En fait, toute l’affaire UBS tient à ce coup de chance du printemps 2003. Si cette note n’arrive pas, je ne mets pas mon nez dedans et je ne vois rien. Parce que ce que je vais découvrir est le premier élément, qui en amènera d’autres jusqu’à ce que je comprenne enfin tout le système quatre ans plus tard. Un matin, un huissier de la banque cherchait le responsable de notre service Legal Risk and Compliance, qui avait pris une semaine de congé. Après en avoir parlé à son assistante, il me tend un courrier en me disant : « Ça a l’air urgent, vous pouvez regarder ? » Je l’ouvre et je me dis tout de suite : « Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? » 

(…) Il s’agissait d’un cabinet londonien, nommé Neatdome, qui demandait sa rétribution comme apporteur d’affaires d’un client, la Société nationale des hydrocarbures (SNH), dont l’actionnaire est l’État camerounais. (…) Je commence donc à creuser un peu. Je m’aperçois que ce n’est pas la SNH qui a ouvert un compte, mais deux personnes qui l’ont fait à son nom. Je les « googlise » et découvre que ces deux commanditaires ont déjà trempé dans différents scandales de corruption en Afrique. »

« Tu te souviens le restaurant en terrasse sur la corniche ? Si on n’avait pas été là, tu te prenais une balle dans la tête. »

« Dans toute cette histoire, si vous saviez la chance que j’ai eue d’avoir un papa retraité de l’armée ! Il m’a dit : « Ça devient sensible, tu ne peux pas continuer tout seul là-dessus. » Et puisqu’il avait passé quelques années à travailler pour le renseignement, il décida d’aller taper à la porte de ces anciens collègues. « Je vais te mettre entre les mains de gens que je connais et qui peuvent t’aider », m’a-t-il promis. 

Une semaine plus tard, je déjeunais avec un ancien collègue de mon père, agent du renseignement militaire. 

Son nom de code : Nicefor. »

(…)

« Avant de nous laisser repartir, Nicefor nous dit : « Je vais vous mettre sous protection ces prochaines semaines. (…) Il faut que vous réalisiez que ce sont des gens sans foi ni loi que vous avez laissés entrer dans votre banque. Quand vous allez essayer de les virer, ils sont capables de tout. » 

Nous n’allions pas tarder à comprendre ce qu’il voulait dire. Peu après mon retour des deux premières missions « Riviera », l’ancienne agence parisienne de la Lloyds, au 15, avenue d’Iéna, a été victime d’une tentative de braquage des plus étranges (…)

Pour Nicefor, c’était le travail d’un professionnel, qui ne pouvait avoir qu’une signification : « C’est toi qui étais visé, Nicolas. Ils pensaient que tes bureaux étaient à l’étage. C’est un avertissement. » Selon lui, cela pouvait venir des Russes, mais il y vit plutôt un effet de mes pre- mières découvertes à l’agence de Cannes. C’est là qu’il m’apprit qu’il m’avait fait suivre fin septembre, lors de ma deuxième mission sur la Côte d’Azur, « Riviera 2 ». Et que sans cela, je n’en serais pas revenu. (…)

— Tu te souviens le restaurant en terrasse sur la corniche ? Le « shooting » était prévu là. Si on n’y avait pas été aussi, tu te prenais une balle dans la tête. »

« J’ai compris qu’il s’intéressait à la fortune de Liliane Bettencourt »

« Il était temps que je me concentre sur les chargés d’affaires. Fidèle à mes principes, j’ai commencé par l’audit des notes de frais en ciblant plus précisément celles, pharaoniques, de Caroline Duret. J’ai donc creusé un peu et constaté qu’elle n’avait pratiquement pas de chiffre d’affaires chez UBS France, une vingtaine de clients tout au plus. Pourtant, on la retrouvait chaque année parmi les plus gros bonus. C’est que la banque était contente d’elle… Où était le business s’il n’était pas en France ? (…) Je suis tombé sur une note (…) et là, je suis tombé de ma chaise. C’était une étude patrimoniale d’un joueur de foot, David Bellion, suite à un rendez-vous à Manchester du 25 septembre. La note indiquait que Caroline Duret lui aurait proposé de placer l’équivalent de son salaire par mois sur un compte en Suisse… 

Caroline Duret avait la charge…

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