Le dessin de presse, un genre en voie de disparition ?

« De plus en plus de journaux disent « soutenir » le dessin de presse, mais ils sont de moins en moins nombreux à en publier. » L’auteur lyonnais Xavier Lacombe (MarianneSiné Mensuel…) décrit le paradoxe du dessin de presse en France après l’attentat à Charlie Hebdo. Une tendance que le nouveau festival lyonnais « Ça presse » tentera d’inverser en multipliant les expositions et débats du 10 au 13 mars. L’Arrière-Cour s’y associera avec plaisir en animant la rencontre « Fake news et complotisme », à la Bibliothèque de la Part-Dieu, vendredi 11 mars à 18h30 (sur inscription). Une édition réalisée par Julia Blachon et illustrée par Xavier Lacombe.

L’association Ça presse, active dans l’éducation aux médias et au dessin de presse, organisera du 10 au 13 mars les Rencontres internationales du dessin de presse. Le festival qui porte son nom a entre autres pour objectif de « revaloriser le métier de dessinateur de presse », autour duquel « une crainte persiste, notamment à cause de l’attentat contre Charlie Hebdo », comme  avait pu le mentionner Coralina Picos, la directrice de l’événement dans l’émission Les coulisses du Grand Lyon.

À un mois de la présidentielle et quelques jours avant la Semaine de la presse et des médias à l’école, cette édition prévoit des expositions mais aussi des débats, des échanges sur des sujets d’actualité et de société, animés par des journalistes et illustrés en direct par des dessinateurs. Pour Coralina Picos, cette édition est un moyen de sensibiliser les jeunes autour des questions de liberté de la presse, notamment en consacrant une exposition à Charb (dessinateur assassiné lors de l’attentat contre Charlie Hebdo en 2015) à l’hôtel de ville de Villeurbanne, du 9 au 23 mars. Des visites pédagogiques à destination des écoles seront organisées le vendredi 11 mars à l’hôtel de ville de Lyon. « En plus d’un public scolaire, nous avons souhaité cibler des personnes en insertion professionnelle, notamment au travers de la structure Alynéa qui assurera une partie de la conception de la scénographie des expositions »,  indique la directrice du festival.

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Une semaine d'expositions et de débats

Cette première édition portera sur les thèmes du réchauffement climatique, de l’Algérie, de l’égalité hommes-femmes, de la santé ou encore de la liberté d’expression. Parmi ses temps forts, une exposition collective de plus de 200 dessins en présence des illustrateurs, dont Willem, Cambon, Deligne, Dubouillon, Gros, Lacombe, Rémi Malingrey, Pancho, Soulcié, Soph’, Sié et Willis From Tunis prendra place à l’hôtel de ville de Lyon. Pour le Lyonnais Dubouillon, cette exposition sera « aussi l’occasion de rencontrer d’autres illustrateurs et de débattre sur leurs conditions de travail et le métier de dessinateur ».

Deux dessinateurs de presse étrangers et réfugiés seront présents à l’hôtel de ville pour participer à l’exposition Dessiner ici ou ailleurs. Sur le même thème, L’Arrière-Cour animera une rencontre à l’Hôtel de ville de Lyon dimanche 13 mars (à 11h30, sur inscription) avec deux dessinateurs réfugiés à Lyon, le Nicaraguayen Pedro X. Molina et l’Iranien Mana Neyestani.

Le 10 mars au matin, un espace de rencontre sera dédié à l’ensemble des dessinateurs. Pour Coralina Picos, ce sera notamment l’occasion de revenir sur le conflit en Ukraine : « Le public pourra rencontrer les dessinateurs et réagir à l’actualité. À l’heure actuelle, nous ne pouvons créer une édition spéciale sur le conflit en Ukraine car nous ne savons pas comment la situation aura évolué dans une semaine. »

Des débats auront également lieu autour de la condition de la femme dans la presse, avec Liliane Roudière, cofondatrice et ancienne rédactrice en chef de Causette, et Sandrine Boucher, du magazine Femmes ici et ailleurs.

L’Arrière-Cour s’associera aussi à l’événement au travers d’une conférence avec Luc Peillon, chef adjoint du service Check News de Libération, sur le complotisme et les fake news, animée par Raphaël Ruffier-Fossoul.  La conférence sera aussi l’occasion d’aborder le conflit en Ukraine, suivi de près par le service Check News, comme le confirme Luc Peillon. « À ce stade, nous n’avons pas encore assez de recul sur la situation actuelle. Il y a cependant quelques désinformations qui commencent à se construire, notamment des opérations de communication de la part de la Russie sur de fausses attaques ukrainiennes contre les séparatistes, mais cela reste timide. »

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Pas assez considéré, le métier d’illustrateur de presse ?

Dessinateur de presse et auteur de bande dessinée, Xavier Lacombe collabore actuellement à des journaux nationaux tels que Marianne et Siné Mensuel, et avant cela, entre autres pour L’Écho des Savanes. Pour ce dessinateur lyonnais qui participera au festival « Ça presse », les dessins de presse doivent être davantage soutenus, à la fois via leur publication dans les médias et par la rémunération de leurs auteurs.

 

L’Arrière-Cour : Vous allez participer au festival « Ça presse ». Pourquoi est-ce important pour vous de valoriser les travaux des dessinateurs de presse ?

Xavier Lacombe : Le dessin est une vocation qui me touche depuis très longtemps. J’ai commencé par la bande dessinée. Ce n’est qu’en 2008 que je me suis orienté vers le dessin de presse. J’ai alors été publié tout d’abord par des médias en ligne comme La Télé libre, puis dans la presse papier, par L’Écho des Savanes. Par comparaison avec la bande dessinée, le dessin de presse est beaucoup plus synthétique. Il permet entre autres de vulgariser une information, de la simplifier.

Pour moi, le festival « Ça presse » est un événement important dans la vie d’un illustrateur. Il met en valeur les travaux des professionnels et jette un pont avec nos lecteurs, que l’on rencontre rarement en définitive, la publication s’interposant entre les lecteurs et l’illustrateur.

 

Quels sont les dessins que vous allez exposer ?

Le festival nous impose plusieurs thèmes pour l’exposition collective. Il y a par exemple le réchauffement climatique, l’Algérie, l’égalité hommes-femmes, la santé dans les hôpitaux ou encore la liberté d’expression. Ce sont des dessins que nous avons pour la plupart déjà publiés. Pour ma part, je trouve qu’il est toujours un peu compliqué de choisir des dessins pour des expositions, cela dépend surtout de mon humeur (rires). Mais bien souvent, je propose plusieurs illustrations et c’est l’organisateur qui a le dernier mot.

 

Quel est votre rapport à Lyon ? Avez-vous déjà dessiné pour des journaux locaux ?

J’ai eu l’occasion de dessiner un peu pour Lyon Capitale mais en réalité, je ne travaille pas trop avec la « presse locale ». J’ai essayé de démarcher des journaux locaux mais je n’ai jamais eu de réponse. Je n’ai reçu qu’une réponse positive, d’un média qui souhaitait à l’époque développer ce côté « politique » avec des dessinateurs. Mais cela ne s’est jamais fait, pour des questions de volonté et de budget.

Je ne sais pas si l’on peut dire que la presse locale soutient moins les caricatures et les dessins de presse que la presse nationale. À mes yeux, il y a moins de dessins d’opinion dans la presse locale que nationale, mais plus de dessins d’humour. Je ne saurais dire pourquoi.

« Il y aura de moins en moins de dessins d’opinion »

Depuis l’attentat contre Charlie Hebdo, les illustrateurs semblent avoir plus de mal à s’exprimer. Qu’en pensez-vous ?

Je ne dirais pas qu’ils sont moins populaires. Sur les réseaux sociaux, par exemple, on les voit publier de nombreux dessins de presse. Je pense en revanche que leurs dessins intéressent moins la presse. Il y a en effet beaucoup moins d’illustrations dans la presse qu’auparavant. Sur le long terme, je ne crains pas que le dessin de presse soit voué à disparaître ; seulement, je pense qu’il y aura de moins en moins de dessins d’opinion. Il suffit de regarder le New York Times, par exemple, qui a peu à peu arrêté de publier des dessins d’opinion. Cependant, ils continuent à publier des strips (bandes dessinées de quelques cases seulement, disposées le plus souvent de manière horizontale, NDLR) voués à faire rire le lecteur. C’est un processus assez paradoxal d’ailleurs, car j’ai l’impression que de plus en plus de journaux disent « soutenir » le dessin de presse mais qu’ils sont de moins en moins nombreux à en publier.

L’attentat contre Charlie Hebdo a-t-il changé votre manière de dessiner ?

J’ai traversé une longue période de choc. C’était difficile à croire. Je suis passé par plusieurs phases même si, en un sens, je crois que cela m’a remotivé. Cela m’a permis, entre autres, de réfléchir davantage au sens de mes dessins, de les retravailler afin d’être sûr qu’ils soient compris par l’ensemble des lecteurs. Pour moi, il est essentiel qu’un dessin de presse se comprenne facilement, sans ambiguïté ; alors, si jamais je doute de quoi que ce soit, je demande à mes proches de le valider.

Aujourd’hui, c’est quoi un « bon » dessin de presse selon vous ?

Avant toute chose, un bon dessin de presse dépend de son public. Certains dessins ne vont pas être interprétés de la même manière en fonction de la sensibilité du lecteur, par exemple. Un bon dessin de presse doit être compris par tout le monde mais il est avant tout « subjectif » et ne pourra être jugé de la même manière par tous.

Sur la forme maintenant, un bon dessin de presse, c’est un dessin qui ne va pas être trop bavard (rires), c’est-à-dire qu’il se livre rapidement, sans difficulté de compréhension. Bien évidemment, pour un « bon » dessin de presse, il faut qu’il y ait du fond, une actualité importante à raconter, sinon ça ne marche pas.

 

Redoutez-vous la censure, d’autant plus après les attentats ?

Je propose toujours plusieurs dessins à la rédaction. C’est le rédacteur en chef du journal qui a le dernier mot sur mon travail. Parfois, je ne comprends pas pourquoi tel dessin est choisi plutôt qu’un autre – sûrement parce que l’un des deux est plus « choc » et « provocateur », alors ils choisissent le deuxième. Mais j’ai toujours été publié, et ça, c’est plutôt positif.

 

Que pensez-vous de l’idée d’une Maison du dessin de presse évoquée ces dernières semaines par le gouvernement ?

L’idée de créer une Maison du dessin de presse est une bonne chose sur le papier. C’est un moyen supplémentaire de soutenir cette activité. Ceci étant dit, je ne sais pas si le fait qu’elle soit basée à Paris représente la meilleure des solutions. Il aurait été, selon moi, ingénieux de décentraliser cette Maison du dessin de presse, afin que tout ne se passe pas dans la région parisienne. Ils avaient parlé de Strasbourg, cela aurait pu être une bonne idée. Il aurait été intéressant de créer plusieurs Maisons du dessin de presse dans chacune des grandes villes de France, par exemple, afin que l’ensemble des illustrateurs soient représentés. Mais pour moi, la meilleure façon de soutenir le dessin de presse est de continuer à le publier et de rémunérer les illustrateurs. Sans ça, la Maison du dessin de presse ne servira pas à grand-chose, hormis peut-être à promouvoir certains dessins.

Propos recueillis par Julia Blachon

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