Régionales : Najat Vallaud-Belkacem la joue comme Biden

Conseillère régionale et vice-présidente adjointe à la culture sous Jean-Jack Queyranne, conseillère générale du Rhône, adjointe à la mairie de Lyon, porte-parole de Ségolène Royal, ministre des Droits des femmes et de l’Éducation sous François Hollande… Les rouages, Najat Vallaud-Belkacem les connaît, et la Région, elle sait comment elle fonctionne. On « ne la [lui] fait pas », c’est elle-même qui le dit. Alors, après une pause « pour prendre du recul en politique », la candidate tête de liste du Parti socialiste se relance dans le match, bien décidée à reprendre la Région à un Laurent Wauquiez « scandaleux et catastrophique ». Avec des envies américaines à la Biden, elle se dit prête à mettre dehors un « mini-Trump » et son « système qui ne fonctionne plus ». Enquête et entretien signés Romane Guigue et illustrés par Jibé.

À la suite de sa défaite aux législatives de 2017, la socialiste Najat Vallaud-Belkacem a préféré s’éloigner un temps de la politique. Après un passage au sein de l’institut de sondage Ipsos, elle a pris la tête d’une ONG puis créé une collection aux éditions Fayard. Quatre ans plus tard, la voilà de retour en Auvergne-Rhône-Alpes : « L’engagement politique, c’est une question de ce qui nous fait vibrer, ce qui nous dégoûte. Je n’avais pas le droit de rester simple spectatrice de ce délitement. » Vent debout contre le système Wauquiez, qu’elle qualifie d’« insupportable », elle milite pour le retour de la justice sociale et de la solidarité dans la Région, grandes oubliées du mandat selon la socialiste. Mais si elle rêve de la jouer comme Biden renversant Trump, il n’est pas certain qu’elle y parvienne. Loin de là.

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« La grande confusion sur ce que sont et ne sont pas les compétences de la Région sert totalement Laurent Wauquiez : il en a joué tout le temps », dénonce-t-elle. « L’hyper-communication à coups de panneaux bleus, mais aussi son matériel de campagne qui est directement inspiré des couleurs et de l’identité de la Région, le fait de mélanger allègrement sa casquette de président sortant et sa casquette de candidat au mépris de toutes les règles électorales… Force est de constater que tout cela fonctionne. »

Pour Najat Vallaud-Belkacem, c’est donc la confusion totale : on ne sait plus ce que la Région doit vraiment faire, et pour qui. « Le fait que j’aie connu le Conseil régional est quand même précieux, on ne peut pas me la faire. » Face aux « coups de comm’ » et aux nombreux panneaux bleus de son adversaire, la candidate joue la carte de l’expérience, non sans rappeler l’effet de miroir avec le démocrate et le républicain de l’autre côté de l’Atlantique.

Conséquence directe de ce mélange des compétences selon la tête de liste du parti à la rose : les « trois droites » arrivent en haut des sondages. Jean-François Debat, président du groupe PS à la Région, dresse un constat identique : à quelques jours des échéances, les électeurs sont encore bien peu concernés. « C’est une campagne dont les gens sont encore un peu éloignés. Et les sondages ne veulent rien dire dans la mesure où on ne sait pas encore vraiment qui va aller voter. »

Quoi qu’en disent les socialistes, lesdits sondages demeurent favorables au président sortant. Dans une enquête Ifop-Fiducial commandée par Le Figaro et LCI, Laurent Wauquiez court toujours loin devant. Le président sortant peut espérer remporter 35% des suffrages au premier tour, là où Andréa Kotarac (RN) ferait 22% et Bruno Bonnell (LREM) 13%. « Avec tout ce qu’il a dépensé comme argent public pour sa communication, heureusement qu’il est devant ! », s’agace Fabienne Grébert, la candidate écologiste.

Les trois forces de gauche de Najat Vallaud-Belkacem, Fabienne Grébert et Cécile Cukierman (PC) n’atteignent respectivement que 11%, 11% et 6%. Pas de quoi rattraper le président sortant pour qui le sondage annonce 47% ou 37% des voix au second tour, selon qu’il s’agit d’une triangulaire ou d’une quadrangulaire. « Rien n’est joué, il y a un appétit des gens à retrouver des raisons de voter à gauche », insiste malgré tout Jean-François Debat.

« Ramer deux fois plus que de raison »

Pour vaincre celui qu’elle appelle « mini-Trump », Najat Vallaud-Belkacem n’avait pas prévu de devoir batailler autant que le démocrate. « J’ai constaté, en me lançant dans cette campagne, qu’il allait falloir ramer deux fois plus que de raison parce que le travail minimal n’a pas été fait en termes d’éclairage sur la réalité des politiques – et des folies parfois – menées par Laurent Wauquiez », regrette la candidate, un peu amère. « Je trouve les observateurs extrêmement bienveillants à son égard. Je connais pourtant leur capacité à faire des scandales quand il y a besoin d’en faire… Je m’étonne de cette espèce d’apathie générale. »

En parallèle de la bataille contre Wauquiez, Najat Vallaud-Belkacem doit lutter avec ses homologues communiste et écologiste pour trouver un accord et, enfin, parvenir à l’union. Jusqu’ici, les longues discussions entre les trois grandes forces de la gauche n’ont mené à rien de concret. « Pour le premier tour seulement », rassure l’ancienne ministre qui promet que, « dès le soir du premier tour, nous arriverons à un accord ». Reste à savoir qui, de l’écologiste ou de la socialiste, remportera les plus de suffrages pour conduire la liste commune. Si elles s’accordent sur le fait d’empêcher un nouveau mandat de Laurent Wauquiez, les deux candidates ne partagent pas du tout le même point de vue sur, entre autres, le Lyon-Turin. Une différence dont se délecte Bruno Bonnell, qui aime à répéter que « mélanger du vert et du rose ensemble, ça ne doit pas être super ». Là où les écologistes ne veulent pas « attendre 40 ans que le projet voie le jour », les socialistes ne comprennent pas comment on pourrait « se passer de 10.000 emplois en ce moment ».

La sécurité, super-carte atout de la droite

La gauche se retrouve néanmoins autour du ras-le-bol face à la « sécurité ». Le RN d’Andréa Kotarac en a fait un mantra quasi sacré, là où Laurent Wauquiez, qui avait déjà bien mis le paquet lors du mandat précédent, prévoit d’investir à nouveau. Caméras de surveillance, portiques dans les lycées, armement de la police municipale : le président sortant a ainsi consacré quelque 160 millions d’euros pour la sécurité. C’est le super-atout de la droite lorsqu’il s’agit de rassembler les électeurs. Même Bruno Bonnell, le candidat macroniste, se met à parler civisme.

Chez les écolos, on étouffe : « Ce qui est difficile, c’est de voir que le débat public est privatisé par les questions de sécurité », dénonce Fabienne Grébert. « À force, je ne vois plus l’ombre d’un papier à cigarette entre Laurent Wauquiez et l’extrême droite. Les thèmes de la sécurité ne servent que l’extrême droite. Et s’il y a besoin de présence humaine et de policiers dans les quartiers, c’est le boulot de l’État. »

Si glamour soit-elle dans les programmes de la droite, la sécurité n’est pas une compétence régionale. « Oui, mais c’est une thématique transversale », répond-on dans les rangs de LR. Soit. Après tout, l’ancienne ministre de François Hollande prévoit elle aussi de sécuriser l’abord des lycées en embauchant 1.000 agents de sécurité. Mille, c’est aussi le nombre de soignants qui seront salariés par la Région de Najat Vallaud-Belkacem pour pallier les déserts médicaux ; mille encore comme le nombre de chauffeurs équipés de voitures électriques qui désenclaveront les territoires mal desservis. Et comme Joe Biden, c’est en investissant « de façon assumée et ambitieuse » dans les entreprises locales avec le « fonds Impact Avenir d’une puissance de feu d’un milliard d’euros » que Najat Vallaud-Belkacem veut sortir la Région de la crise économique.

Gauche contre droite, David contre Goliath ?

Du côté des Républicains, la candidate impressionne peu. Quatrième sur la liste de Laurent Wauquiez, Laurence Fautra ne s’inquiète guère des remous causés par la socialiste : « Depuis son échec aux législatives, on ne l’a pas vue », pointe la maire de Décines. « Je ne dis pas qu’elle n’a pas de talent, je dis que c’est une courtisane. Elle se sert de la Région comme d’un marchepied. » À ses yeux, Najat Vallaud-Belkacem manque cruellement d’enracinement sur le terrain. « Elle n’est pas connectée au terrain, elle a perdu de vue la réalité. Sa réforme en tant que ministre de l’Éducation, ça nous a plombés, ça coûte un argent dingue. Aujourd’hui, on n’a pas un problème de solidarité mais d’éducation. Et quand bien même, j’ai l’impression de faire plus de social qu’elle. Et quand on veut être présidente de Région, a minima, on connaît les départements, les préfectures, et les sous-préfectures. »

« Se battre contre Laurent Wauquiez, c’est David contre Goliath, ne nous cachons pas les choses », conclut Najat Vallaud-Belkacem. « Mais on y met toute notre énergie. » Seulement, n’est pas Biden qui veut. Et si la candidate socialiste espère coiffer au poteau son ennemi juré en politique, elle doit réussir à convaincre les électeurs de gauche d’aller aux urnes ce 20 juin.

Najat Vallaud-Belkacem : « La menace, le clientélisme, l’organisation d’allégeances, c’est ça le système Wauquiez »

Dans un entretien qui a démarré en tête à tête avec la candidate et s’est poursuivi en marge d’une rencontre avec le Club de la presse, Najat Vallaud-Belkacem revient sur ses motivations à reprendre les rênes de la Région. Face à un Laurent Wauquiez qu’elle considère comme un « mini-Trump dangereux », la socialiste rêve d’une collectivité plus égalitaire pour les citoyens en devenant une présidente « du quotidien ».

L’Arrière-Cour : Qu’est-ce qui motive votre envie de cette campagne ? Et pourquoi cette Région ?
Najat Vallaud-Belkacem : 
Quand, en 2017, j’ai pris de la distance, tout a le monde a compris l’intérêt de ma démarche : me reposer intellectuellement et prendre du recul politiquement sur les grands défis qui sont les nôtres. Certains auraient aimé que je dirige le Parti Socialiste, que je revienne pour les européennes… Mais le choix qui m’a poussée dans le privé à étudier les mouvements d’opinion, à constater la montée des populismes (Najat Vallaud-Belkacem a travaillé au sein de l’institut de sondage Ipsos, NDLR), le choix qui m’a poussée à prendre la tête de l’ONG ONE, qui lutte contre l’extrême pauvreté, ces choix-là m’ont fait comprendre que ce n’était pas honnête de rester simple spectatrice. Donc, en définitive, mon engagement premier contre les inégalités et l’injustice sociale m’a paru juste et utile en ce moment. L’engagement politique, c’est une question de ce qui se passe en vous, ce qui vous fait vibrer, ce qui vous prend aux tripes, ce qui vous dégoûte. Si je n’y vais pas, qu’est-ce qui, dans mon environnement, va se dégrader ? Et je n’aurais que mes yeux pour pleurer. Pourtant, qu’est-ce que c’est plus confortable d’être en dehors de la politique ! Ces quatre dernières années, j’étais beaucoup plus sereine et tranquille. Mais je ne peux pas me résoudre à voir notre pays se déliter de la sorte.

« On ne va jamais chercher les intelligences pour les mettre à la disposition du plus grand nombre, parce qu’au plus grand nombre on offre CNews et Hanouna. »

Qu’est-ce qui « dans votre environnement » est en train de se dégrader, précisément ?
C’est une catastrophe : l’état démocratique de ce pays, la nullité du débat public. On a l’impression qu’il n’y a plus d’intelligence nulle part, alors qu’on est un pays qui brille par son intelligence, ses chercheurs, ses savants. Mais on ne va jamais les chercher pour les mettre à la disposition du plus grand nombre, parce qu’au plus grand nombre on offre CNews et Hanouna. Je n’en cite que quelques-uns, mais la vérité, c’est que tous les matins, quand j’allume ma télé, je suis oppressée. Sur toutes les chaînes maintenant, vous n’avez que des commentateurs qui ne connaissent rien et qui ne sont que dans la polémique. On a donc un débat public qui se délite considérablement et des acteurs politiques qui, dans beaucoup de familles, jouent à la course à l’échalote derrière les thèses du Rassemblement national. Si on se fait à l’idée, comme c’est présent dans le paysage politique actuel, que la gauche n’a plus rien à faire là, qui défend la justice sociale ? Je n’ai vu ni la droite, ni l’extrême droite, ni l’autre droite qu’est LREM, défendre véritablement la justice sociale. Les vraies enquêtes d’opinion montrent que les gens plébiscitent les idées de gauche. Et dans tout cela, je me dis que je suis une femme de gauche et que j’ai ces convictions-là.

Et pourquoi revenir en Auvergne-Rhône-Alpes particulièrement ?
Je connais bien cette région pour avoir été conseillère régionale et vice-présidente adjointe à la culture – en Rhône-Alpes, à l’époque. Ensuite, l’échelle de la Région jouit d’une variété exceptionnelle avec tous les âges, toutes les catégories socioprofessionnelles. C’est comme une petite France que vous pouvez embrasser avec des connexions humaines concrètes. La troisième raison de mon retour, c’est la souffrance absolue de voir la gestion qui a été celle de Laurent Wauquiez.

Qu’entendez-vous par « souffrance absolue » ?
Je trouve les observateurs incroyablement bienveillants à l’égard de Laurent Wauquiez. Certains me demandent même si je n’exagère pas en le qualifiant de « mini-Trump », mais c’est moi qui suis surprise ! Et j’en viens à me demander si l’on vit dans la même réalité. C’est une catastrophe. Sérieusement. Reprenons les compétences de la Région et allons vérifier, comparer avec d’autres Régions, ou même avec ce qui se faisait avant 2015 et qui ne se fait plus. Sur l’écologie : expliquez-moi pourquoi, dans cette région qui, en raison de sa biodiversité, est un incroyable fer de lance, les subventions aux associations environnementales ont baissé de 30%. Pourquoi a-t-il mis fin en un claquement de doigts à deux parcs naturels qui devaient voir le jour au début de son mandat ? Sur les transports, expliquez-moi pourquoi, contrairement aux autres régions, il n’y a eu aucune réflexion innovante, anticipatrice pour miser sur le train à hydrogène, pour faire fonctionner enfin la liaison Lyon-Clermont ?

« Les délibérations arrivent la veille au soir chez les élus qui doivent en débattre le lendemain, 70% des informations sont manquantes. Trois semaines plus tard, ils se rendent compte qu’ils ont financé une association de soutien à Bachar el-Assad ! »

N’est-ce pas là le rôle de l’opposition, qu’on n’a pas beaucoup entendue pendant ce mandat ?
C’est une question que l’on peut se poser, c’est vrai. Ils s’opposent, mais de ce qu’ils m’expliquent, le fonctionnement de la Région est invraisemblable. Les délibérations arrivent la veille au soir chez les élus qui doivent en débattre le lendemain, 70% des informations sont manquantes. Trois semaines plus tard, ils se rendent compte qu’ils ont financé un châtelain ou une association de soutien à Bachar el-Assad ! Malgré tout, il y a eu un nombre assez inédit, par rapport aux autres Régions, d’actions en justice portées par les membres de l’opposition. Par deux fois, la Chambre régionale des comptes a annulé les budgets de M. Wauquiez. Dans toute l’histoire des Régions, ce n’était arrivé qu’une fois. Ici, cela arrive deux années de suite ! Pourquoi cela ne provoque-t-il pas un immense scandale ? Je connais pourtant la capacité des observateurs à faire des scandales quand il y a besoin d’en faire… Je m’étonne de cette espèce d’apathie générale.

Dans son livre (La Préfecture est en feu !, aux éditions Abatos, NDLR), l’ex-préfet de la Haute-Loire Yves Rousset dévoile un personnage qui n’est en aucun cas guidé par le bien commun. Opportunisme, clientélisme, autoritarisme, violence… C’est à ça que l’on a affaire dans cette région. Et pourtant, je lis la presse tous les jours et je n’ai pas du tout l’impression qu’on y retrouve ce portrait-là – assez juste – de Laurent Wauquiez. Nous avons tous une part de responsabilité, mais à un moment donné, il faut quand même qu’on se demande ce qu’on peut faire pour y changer quelque chose. Et ma contribution peut paraître modeste mais elle me demande beaucoup d’énergie. Pas seulement pour la dénonciation de ce qui a été fait depuis six ans. Il y a un projet mais j’espère qu’il permettra au moins à tous de prendre conscience que la Région pourrait être gérée différemment, qu’elle pourrait avoir des impacts positifs dans votre vie quotidienne.

Vous sentez-vous seule à trouver le système Wauquiez « scandaleux » ?
Chacun a sa façon de faire campagne, mais oui. Quand j’écoute le candidat de La République en marche, je n’ai pas tellement l’impression qu’il tape sur Wauquiez, j’ai même plutôt l’impression qu’il le soutient. Quand j’écoute – même si je ne les écoute pas vraiment – les propos du candidat du Rassemblement national, je n’ai pas vraiment l’impression qu’il tape sur Wauquiez. Et de fait, le RN vote la plupart des délibérations proposées par Wauquiez, ce qui en dit long. Quant à la gauche, c’est un peu ce que l’on explique depuis le début : Laurent Wauquiez a installé un climat malsain où les gens se sentent en danger s’ils commencent à le critiquer. C’est terrible, c’est le contraire de la démocratie.

« Lorsque je me déplace sur le terrain, les élus qui me reçoivent ont au préalable reçu des coups de fil de M. Wauquiez et de ses amis. Et cela ne me surprend même plus. »

La Région serait donc une grosse collectivité qui ne fonctionne plus ?
Très franchement, lorsque je me déplace sur le terrain, les élus qui me reçoivent ont au préalable reçu des coups de fil de M. Wauquiez et de ses amis. Et cela ne me surprend même plus. C’est vous dire à quel point tout cela est malsain. Évidemment, toujours avec la même phrase : « Je te rappelle que tu as demandé une subvention de la Région dans tel ou tel dossier. » Les seuls critères d’attribution des subventions sont ceux révélés par Médiapart. La menace, le clientélisme, l’organisation d’allégeances… Encore une fois, c’est ça le système Wauquiez. Un système comme celui-là ne se combat pas en douceur : ça se combat en disant haut et fort les choses comme elles sont.

S’il y a une telle urgence à mettre à fin au « système Wauquiez », pourquoi ne pas avoir réussi à vous entendre avec les autres forces de gauche ?
Je suis d’accord avec vous. J’ai l’impression non pas d’avoir fait des efforts, mais d’avoir envoyé pas mal de signaux dans le sens du rassemblement, y compris en proposant de remettre en cause ma tête de liste, à condition que la tête de liste ait un peu moins de sièges que celle qui ne l’a pas. Un rassemblement équilibré, disons. C’est une aventure collective, donc par définition, chacun doit mettre de l’eau dans son vin. Une de mes priorités est l’emploi ; or, je vois que le Lyon-Turin, en plus de faciliter la mobilité des voyageurs, permet de créer presque 10.000 emplois : on ne va quand même pas, en ce moment, se dire que ce n’est finalement pas si important que cela ! Quand je dis que je suis pour la construction massive de logements, je pense qu’il est plus important d’assurer aux gens de vivre décemment dans des logements plutôt que de se dire qu’il faut d’abord dé-densifer. Je porte une forme de social-démocratie, je porte une gauche de gouvernement, de responsabilité, qui a vocation à agir. Chacune de nos gauches a un ADN particulier, c’est bien normal d’avoir essayé de trouver un équilibre. Et au fond, c’est le mode de scrutin des régionales qui ne permet pas de rassemblement au premier tour. Pour les départementales, chacun sait que s’il ne part pas rassemblé, il a de fortes chances d’être éliminé parce qu’il faut obtenir 12,5% au premier tour pour être conservé. C’est différent pour les régionales. Et dans les faits, chaque famille de gauche est capable d’agréger des électeurs qui se reconnaissent davantage, donc ça fait plus de monde. Les mois de discussions nous permettront de trouver une entente dès le soir du premier tour.

« Je veux que les gens puissent vivre décemment. J’introduirai une aide à l’accès à la propriété qui n’existait pas jusqu’à présent et dont je voudrais que la Région se charge. »

Vous parliez de l’emploi. Comment comptez-vous agir concrètement à ce niveau ?
Le travail, c’est la base de tout. Avec la période que l’on traverse, 10% des entreprises de la région se disent incapables de rembourser les prêts mis en place par l’État. On est à 700.000 chômeurs, notamment chez les jeunes. L’emploi, c’est ce qui permet d’avoir un logement, de se stabiliser, d’avoir des perspectives. C’est pourquoi nous allons mettre le paquet en termes de ressources intellectuelles et de moyens pour que chaque jeune de 18 à 30 ans qui cherche son premier emploi puisse y avoir accès avec une forme de garantie offerte par la Région.
Mon intention est aussi d’être la présidente du quotidien. On a fini par l’oublier dans la grande confusion qui prédomine depuis six ans, mais les compétences de la Région permettent d’améliorer le quotidien des gens en matière de logement. Depuis six ans, la Région s’est désengagée de ce dossier, clairement. Moi, je reviendrai sur cette question du logement parce que je veux que les gens puissent vivre décemment. J’introduirai à cet égard une aide à l’accès à la propriété qui n’existait pas jusqu’à présent et dont je voudrais que la Région se charge. Ensuite, il y a la question des transports, compétence centrale de la Région : nous investirons massivement dans le train, nous remettrons en place la tarification sociale et nous rouvrirons un certain nombre de petites lignes, des guichets et des gares.

Quelles seront les autres priorités de votre mandat si vous êtes élue ?
Le président de l’exécutif sortant a investi dans des centres santé pour essayer de lutter contre les déserts médicaux, mais dans les faits, il n’y a pas de professionnels de santé dans ces murs. Pour résoudre ce problème, nous recruterons 1.000 soignants salariés à travers le territoire. Objectif : trouver un soignant à 15 minutes maximum de chez soi.
Sécuriser l’avenir, cela veut dire investir dans l’éducation et la formation des jeunes. On manque de lycées : nous en construirons quatre et en rénoverons 38. Nous allons multiplier par cinq le nombre de formations professionnelles disponibles, donc 500.000.
Enfin, l’avenir, c’est évidemment la transition environnementale. Nous revenons dans notre politique économique en créant un fonds d’investissement régional, le fonds Impact Avenir, d’une puissance de feu d’un milliard d’euros pour accompagner nos entreprises non pas sous la forme de prêts ou d’avance remboursables, mais de fonds propres et de capital. C’est de cela qu’elles ont besoin dans ce moment crucial. On a vu plusieurs cas, ces dernières années, où le président sortant a financé des entreprises qui ensuite réalisaient des plans sociaux. C’est insupportable ! À un moment donné, on impose des conditions sur l’emploi : on le maintient, on forme les salariés, on accompagne les entreprises aussi dans l’évolution et la mutation écologique.

« Parce que les tourniquets qui rouillent sur place, ça ne fait pas la sécurité. Ce qui fait la sécurité, c’est l’humain. »

Très concrètement, comment embaucher 1.000 salariés de santé ? Certaines communes auraient l’argent pour le faire mais ne trouvent personne pour s’installer sur leur territoire…
À un moment donné, il faut accepter de salarier davantage un médecin ou une infirmière pour rendre les postes attrayants. Mais pas seulement. Il y a aussi la question de cadre de vie. Donc, il faut une aide au logement, une prise en charge des transports, la priorisation des places en crèche. C’est sur tous ces sujets que nous comptons intervenir pour, encore une fois, rendre attractifs ces territoires qui peuvent paraître compliqués, lointains ou arides. Je pense que c’est ce dispositif humain qui a manqué jusqu’à présent. En réalité, je sais que ce slogan appartient à d’autres, mais « l’humain avant tout » est une expression qu’on pourrait adopter ici et maintenant pour la Région. Ce dont on a pris conscience avec la crise sanitaire et économique, c’est qu’on a besoin d’êtres humains. Qu’ils soient dans les gares pour assurer votre sécurité, aux abords des lycées pour la même chose, on a besoin de gens dans les associations caritatives, pour les aides alimentaires. La Région qui sera la mienne assume de recruter elle-même ces humains. Nous allons embaucher 1.000 chauffeurs avec des véhicules électriques pour désenclaver les territoires qui en ont besoin ; les 1.000 soignants aussi, c’est de l’humain ; les 1.000 agents de sécurité et de civisme dans la brigade que nous voulons déployer aux abords des lycées pour la sécurité, c’est de l’humain. Parce que les tourniquets qui rouillent sur place, ça ne fait pas la sécurité. Ce qui fait la sécurité, c’est l’humain.

Vous parlez de nouvelles embauches, d’augmenter certains budgets, notamment celui de la formation professionnelle. Cela entraîne mécaniquement beaucoup de dépenses. Comment allez-vous faire pour stabiliser ou en tout cas ne pas augmenter à l’excès les dépenses de fonctionnements, si le contrat signé avec l’État reste en vigueur et qu’il limite les dépenses de fonctionnement à 1,2% ?

M. Wauquiez s’est beaucoup targué d’avoir fait faire des économies de 1,3 milliard d’euros. Je voudrais comprendre : qu’a-t-on fait de ces économies ? Il faut être sérieux. On n’est pas président de Région pour réaliser des économies. Chaque euro dépensé est un euro utile. Donc chaque euro non dépensé est une perte de chance pour les habitants de cette région. Je voudrais que chacun le comprenne. Quand vous n’arrivez pas à vous loger, que vous n’arrivez pas à trouver un emploi parce que vous n’avez pas eu accès à la formation qu’il vous fallait, quand vous continuez à étudier dans des lycées où vous n’avez pas le matériel adapté, quand vous n’arrivez pas à vous déplacer parce que la ligne est pourrie ou qu’on a trouvé utile de supprimer une ligne qui était indispensable pour vous, c’est une perte de chance. M. Wauquiez est vraiment très fier d’avoir réalisé 1,3 milliard d’économies, mais que quelqu’un m’explique à quoi cela a servi en fin de compte. Cela a-t-il servi à préparer l’avenir du territoire, à investir dans des filières, à mettre le paquet sur les énergies renouvelables ? Eh bien, pas du tout. Je suis allée dans beaucoup d’entreprises vertueuses qui ont tenté d’être aidées par la Région et qui ne l’ont pas été. Pendant ce temps-là, Vinci a été aidé sans aucun critère, sans aucune condition, sans aucune transparence. Le budget de la Région est considérable, presque 5 milliards d’euros par an. La Région a une capacité d’investissement et une capacité de fonctionnement. Nous allons arrêter avec les économies qui n’ont aucun sens, afin de protéger les gens et de préparer l’avenir.
Cela fait des mois que certains jeunes n’arrivent pas à trouver un travail. Un jeune de moins de 25 ans sur cinq est au chômage dans notre région. L’aider, cela se fait dans le cadre d’un budget, en arrêtant de financer des choses qui ne relèvent pas de la Région, comme avec les autoroutes, en travaillant sérieusement avec l’État et l’Europe. Le nombre de financements que l’exécutif sortant n’est pas allé chercher alors qu’il y avait droit, comme avec la formation professionnelle… On parle d’un milliard d’euros auquel on a renoncé dans cette région alors qu’on aurait pu le mettre à disposition des chômeurs ! En six ans, ce sont 140.000 demandeurs d’emploi dans notre région qui n’ont pas eu accès à la formation professionnelle qu’ils visaient, et qui donc n’ont pas pu se reconvertir dans le métier qu’ils souhaitaient. Laurent Wauquiez n’est pas non plus allé chercher à l’Europe les financements auxquels il aurait eu droit pour soutenir par exemple les acteurs de la montagne, de l’agriculture. Anticiper demande quelques moyens mais c’est pour être plus riche après. Donc oui, ce sera dans le cadre du budget, nous n’augmenterons pas les impôts, mais vous verrez que la vie au quotidien sera complètement améliorée parce qu’on posera les bons choix.

« Distribuer de façon erratique des aides aux communes pour rénover des murs de cimetière : c’est ainsi que je résume la politique de M. Wauquiez ces dernières années. »

Comment comptez-vous améliorer la liaison ferroviaire Clermont-Lyon ?
Pour une liaison comme celle-là, la réponse, c’est le train à hydrogène. Il commence seulement à y avoir des études sur le sujet, mais nous estimons que c’est l’avenir pour une telle ligne. En parallèle, ce genre de ligne réclame une fluidité plus grande ; l’objectif est d’avoir plus de trains qui passent plus souvent.

Avec l’ouverture à la concurrence de la SNCF, comment voyez-vous le partenariat de la Région ?
Nous ne sommes pas favorables à cette ouverture à la concurrence. Nous estimons que généralement, elle se traduit par un service qui est plutôt dégradé, alors que nous dressons le constat que, ces dernières années, des lignes ont fermé. Nous voulons les rouvrir. L’ouverture à la concurrence, dans tous les pays où ça s’est fait, a pour conséquence de poursuivre ce délitement du ferroviaire et ce désinvestissement des zones rurales. Prenez l’exemple du numérique : la logique des opérateurs, qui sont libres de s’installer où ils veulent, est de choisir les grandes agglomérations. Et finalement, les zones rurales se trouvent en zones blanches, et donc en grande difficulté pour attirer des opérateurs. Cette constatation vaut pour le numérique et vaudra demain pour les transports : les usagers ne sont pas tous égaux. C’est la double peine pour eux. Quand on habite en zone rurale, on n’a pas la fibre, c’est parfois tout juste si on a la 4G, on n’a pas la ligne de transport qui permet de faire ses études ou son travail, et en plus votre commune vous réclamera de contribuer par vos impôts à financer un service dont les habitants des villes disposent sans se poser de questions ! La Région est quand même le chef de fil de l’aménagement du territoire. Ce n’est pas rien. Ça ne veut pas dire qu’on distribue de façon erratique de l’aide aux communes pour rénover des murs de cimetière. Ce n’est pas ça, mais c’est ainsi que je résume la politique de M. Wauquiez ces dernières années. Sans même évoquer le clientélisme, la coloration politique, etc.

Quels sont les moyens disponibles pour mettre fin à ce fameux « système Wauquiez » dont vous parlez ?
L’opposition a dénoncé cela, on a saisi la Chambre régionale des comptes. Mais le problème de ces institutions, c’est qu’elles attendent la fin de la campagne pour trancher. C’est un peu compliqué. C’est David contre Goliath, ne nous cachons pas les choses. Et en même temps, heureusement qu’il y a des gens qui se lancent dans cette campagne à fond pour que nos propos deviennent audibles : ils ne l’étaient pas avant qu’on vienne faire cette campagne. C’était très difficile pour l’opposition de se faire entendre. Il faut trouver une autre façon de dire l’attention aux autres. Quand on prête attention aux autres, par définition, on ne se livre pas à ces combats de boxe permanents que les hommes politiques violents affectionnent particulièrement. Mais est-ce qu’au sortir de cette crise sanitaire, l’attention aux autres, le bien-être, la solidarité, l’« être ensemble » ne seraient-ils pas précisément ce dont les gens ont besoin ? Je pense que c’est avant tout une question de récit. Il faut réussir à faire apparaître ces idéaux de vision du monde. Il nous reste quelques semaines pour le faire et je peux vous dire qu’on y met toute notre énergie.

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