« Prends exemple sur la mère Brazier »

En attendant les agapes de la nouvelle année, L’Arrière-Cour espère que vous avez conservé un peu d’appétit et vous offre une nouvelle à lire sans modération. La guide Maud Priouzeau a apporté le contexte et l’écrivain Raphaël Bischoff a fait naître un nouveau récit, pour leur troisième collaboration. Après Soie belle et tais-toi et In vino veritas, la newsletter L’Arrière-Cour est ainsi heureuse de publier Demi-deuil et de vous inviter à la table de la mère Brazier, avec une illustration du plus gastronome des auteurs de BD, Guillaume Long.

Demi-deuil

Lyon, le 11 novembre 1921

Je ne sais pourquoi, à chaque fois que je rentrais du marché Saint-Antoine, je broyais du noir. Munie de mon cabas, il me fallait traverser la Presqu’île entière pour rejoindre mon chez-moi. Je m’enlisais. À croire que l’odeur des oignons et des poireaux que je trimballais dans mon cabas me grimpait à la carafe. Aujourd’hui, je baignais carrément dans la benne1.

C’est que Lucien, mon radin de mari, m’avait seulement laissé quatre francs pour acheter de quoi confectionner les repas. Grand prince, il avait ajouté une piécette aux trois francs ordinaires. Pour le repas de gala de demain. Le rapiat.

Repas de gala, c’était vite dit. Demain, mon fils Denis allait nous présenter sa fiancée. Peut-être même allait-il nous annoncer que ma future belle-fille avait déjà un polichinelle dans le tiroir. Pauvre fillette : se marier avec Denis, juste avant son service militaire. Un vicieux de première, mon Denis. On ne parle pas comme ça de son fils, je sais. Mais j’en parlais pas devant les autres, j’y pensais juste très fort.

Ce repas me fichait la boule au ventre.

J’ai atterri devant l’église Saint-Nizier. Sur le parvis s’étaient rassemblés quelques centaines d’éclopés. Toujours après crier et distribuer leurs tracts, ceux-là2. Tous ces moignons, ces jambes de bois, ces gueules cassées. J’aurais aimé qu’ils nous foutent un peu la paix, avec leur maudite Grand’ Guerre. À chaque fois que je les croisais, j’avais envie de pleurer. N’est pas la mère Bizolon3 qui veut.

J’ai contourné deux culs-de-jatte en guenilles mais ne pus éviter le tract tendu par un poilu. Un bandeau lui cachait l’œil gauche. Sa voix était éraillée. Il réclamait que le 11 novembre devienne jour férié. Il gesticula et se lança dans un long argumentaire. Je reculai discrètement …

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